« Le portefeuille ne suit pas le corbillard. »

Cette phrase, je l’ai entendue je ne sais combien de fois. Elle m’est revenue à l’esprit souvent, sans que je m’y attarde vraiment. Elle m’a longtemps paru presque banale, comme ces expressions toutes faites que l’on répète sans trop y penser. Mais depuis le décès de mon beau-père, elle ne sonne plus comme une simple formule. Elle est devenue une évidence. Une vérité nue, presque dérangeante, qui m’oblige à regarder la vie autrement.

On travaille tellement fort tout au long de notre parcours pour amasser des biens et assurer notre confort. Une maison, une voiture, des économies, une retraite. On travaille pour améliorer notre sort, protéger ceux qu’on aime et offrir à notre famille une certaine sécurité. Puis, lorsque nous atteignons un certain niveau de confort, nous travaillons souvent encore davantage pour le conserver, l’élargir ou simplement ne pas le perdre.

Et c’est là que je trouve tout ça profondément contradictoire.

Parce qu’on a besoin d’argent. Il faut payer l’hypothèque, l’épicerie, les vêtements, les études des enfants et toutes ces dépenses qui font partie de la vie. Je ne crois pas qu’on puisse simplement décider que l’argent n’a aucune importance. Ce serait faux.

Le problème est peut-être ailleurs.

Tout notre système semble construit autour de l’argent, du rendement, du gain et du succès. On mesure facilement ce que quelqu’un possède, le poste qu’il occupe, les projets qu’il mène ou le salaire qu’il gagne. Mais on mesure beaucoup plus difficilement la douceur qu’il a semée, le temps qu’il a donné et la place qu’il a réellement accordée aux gens qu’il aime.

Et pourtant, tout ce qu’on accumule est terriblement éphémère.

Un jour, quelqu’un d’autre habitera peut-être notre maison. Quelqu’un conduira notre voiture. Nos objets seront vendus, donnés, jetés ou partagés entre ceux qui restent. Même les choses auxquelles nous accordions énormément d’importance finiront probablement par perdre leur valeur. Elles auront compté pour nous, oui, mais elles ne pourront jamais porter à notre place ce que nous avons été.

Alors qu’est-ce qui reste?

Je pense que ce sont les expériences.

Les soupers qui s’éternisent. Les voyages. Les discussions autour d’un feu. Les rires qui éclatent sans prévenir. Les histoires racontées mille fois, mais que l’on aime encore entendre. Les moments où quelqu’un avait besoin de nous et où nous étions là. Les souvenirs que nos enfants raconteront peut-être un jour à leurs propres enfants, sans trop savoir qu’ils transmettent alors une partie de nous.

Ce sont aussi les gens.

Ceux avec qui nous avons choisi de partager notre temps, notre affection, nos connaissances et ce que nous avions à offrir.

Parce qu’au fond, à quoi ça rime de traverser tout cela seul? À quoi sert d’accumuler si nous ne pouvons jamais partager? À quoi sert de réussir si le prix à payer est de passer à côté de ceux avec qui nous voulions justement profiter de cette réussite?

Je ne pense pas que la réponse soit d’arrêter de travailler, de ne plus vouloir réussir ou de tout abandonner pour « profiter de la vie ». Ce serait probablement aussi simpliste que de croire que l’accumulation nous rendra heureux.

Peut-être faut-il simplement apprendre à remettre l’argent à sa juste place. Ni le mépriser, ni l’adorer. Le voir pour ce qu’il est : un outil. Utile, nécessaire même, mais incapable à lui seul de donner un sens à notre passage ici.

Peut-être faut-il aussi cesser de croire que la vraie vie commencera plus tard.

Quand l’hypothèque sera moins élevée.

Quand les enfants seront grands.

Quand j’aurai obtenu cette promotion.

Quand j’aurai assez d’argent.

Quand je serai à la retraite.

Toujours plus tard.

Le problème, c’est que personne ne sait combien de « plus tard » il lui reste.

Mon beau-père est parti.

Son portefeuille est resté ici.

Mais les souvenirs qu’il a laissés ne sont partis avec personne.

Ils sont restés avec nous.

Et finalement, c’est peut-être ça, notre véritable héritage.

← Retour aux articles